Le huitieme jour, Dieu créa... Yuzuko Horigome

- Daniel Tytgat-

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Yuzuko Horigome
Je suis un scientifique (Docteur en Sciences, spécialisé en électrochimie) fils d'un violoniste de talent, élève de Szigeti, et d'une mère pianiste tout aussi talentueuse, élève de Yves Nat et de Marguerite Long.

Véritable intoxiqué de la musique classique, je chatouille le violoncelle et le piano de manière exécrable, incapable de maîtriser une trop grande sensibilité qui m'empêche de contrôler avec rigueur une musique trop aimée.

Mes oreilles sensibles me dictèrent ainsi qu'il était plus raisonnable mais aussi plus facile de faire des sciences, fut-ce à haut niveau. Rares sont ceux qui voient les erreurs collées dans les équations mais tout le monde entend "la" fausse note dans Mozart. Ceci renforça donc mon sens inné de la paresse !!

Ceci dit, le Concours Musical Reine Elisabeth de Belgique (CMIREB) fut depuis 1951 (année d'un vainqueur bien connu, Leonid Kogan), une période sabbatique que rien ni personne n'aurait jamais pu perturber ( rares sont les choses urgentes à ne pas confondre avec des questions posées trop tardivement ).

C'est ainsi que me furent révélés des artistes comme Leonid Kogan et Vaiman en 1951, Léon Fleisher en 1952, Berl Senofsky et Julian Sitkovetsky en 1955, Vladimir Askenazy et John Browning en 1956, et, sans plus citer de dates, Jaime Laredo, Albert Markov, Malcolm Frager, Philippe Hirshorn, Elisabeth Leonskaya, John Ogdon, Alexis Michlin et Snitkovsky, Valery Afanasiev et Jeffrey Swann, Bezverkhny, Abdel Raman El Bacha, Pierre-Alain Volondat, Wolfgang Manz, Frank Braley et bon nombre d'autres que je pourrais citer de mémoire mais dont je tairai le nom, qu'ils veuillent bien m'en pardonner, en raison d'une frappe fastidieuse... (toujours cette paresse !!).

Et puis vint l'année 1980, une année qui justifie à elle seule mon assiduité à l'écoute des prestations du CMIREB. Dès les secondes éliminatoires , mes vibrations intérieures furent mises en alerte à l'écoute d'une jeune candidate japonaise de 22 ans , Yuzuko Horigome. Un Bach divin, une seconde sonate d'Ysaÿe remarquable, une fantaisie sur des thèmes de Carmen de Sarasate-Zimbalist qui laissait entrevoir une Carmen fougueuse et typée comme dans un film.

Je soulignai immédiatement dans mon programme cette candidate me promettant bien de ne pas rater son jour de finale. Et la finale vint, tout mon arsenal de reproduction sonore étant fin prêt pour enregistrer cette prestation. Dieu merci, cette attente fut récompensée.

Ce fut une grâce divine que d'entendre cette Artiste. Un concerto imposé de Frédéric Van Rossum (re-mar-qua-ble), une sonate de Brahms n°1 que je redécouvrais littéralement tant son interprétation était au-dessus de tout ce que j'avais entendu jusqu'alors (mon épouse vaquant à diverses occupations s'arrêta net et vint aussitôt l'écouter. Il fallait que ce soit vraiment hors du commun pour qu'une telle réaction se produise !!).

Avec Jean-Claude Vanden Eynden l'accompagnant au piano, ce moment musical constitue le sommet du pinacle des interprètes de Johannes Brahms. Jamais depuis je n'ai retrouvé un tel moment de grâce ! Et, enfin, vint le concerto de Sibelius.

Mais quel Sibelius ! Se jouant de toutes les difficultés avec une facilité déconcertante, (staccato, octaves, sauts acrobatiques), rien ne déjouait une justesse absolue. Ceci dit des acrobates du violon qui n'en connaît pas. Mais ici, pas de virtuosité tapageuse, un phrasé parfait et une musicalité incomparable. Seul Oistrakh avait sur moi, dans le mouvement lent, le même impact . Mais dans le premier et troisième mouvement, je devais revoir mon jugement : Yuzuko Horigome avait dépassé le Maître David Oistrakh que je portais jusqu'alors aux nues après comparaison d'un nombre incroyable de versions.

Ma mémoire me rappelle qu'en 1959, Jaime Laredo avait presque provoqué un sentiment équivalent, prestation que je place également très haut dans ma hiérarchie relative à ce concerto, en parallèle avec celle de Oistrakh.

J'en ai écouté depuis des versions de ce concerto par les plus grands noms actuels mais aucun n'a jusqu'ici pu égaler cette version qui fut et reste un "incontournable" de ma discothèque (CD réalisé à partir de mon enregistrement dBX). Et ceci malgré le fait que son violon de l'époque un Giovanni Battista Cerutti était très loin de valoir les merveilleux Amati, Stradivarius ou Guarnerius del Gesu de violonistes alors très en vue, et notamment parmi les membres du Jury de l'époque.

Lorsqu'un concert de cette artiste est annoncé, c'est, dès lors, avec fièvre que j'arrange mon planning de manière à ne pas rater cet événement.

Bien, soyons honnête, ce ne fut pas toujours du même niveau. Une artiste n'est pas une machine (heureusement d'ailleurs) mais disons le tout aussi net, jamais je ne fus déçu.

Parmi ces concerts ultérieurs six sont inscrits en caractères indélébiles dans ma mémoire.

    1- Un concert de sonates donné en 1989 à la ferme-château de la Hulpe ( Bach seconde partita, sonate de Debussy, Elegie de Takemitsu, Scherzo FAE de Brahms et quatre pièces de Webern). Son pianiste accompagnateur était le remarquable Pascal Sigrist.

    2- Le concerto de Bruch n°1 op.26 donné au Nations Unies à New York en 1991, concert transmis par la télévision RTBF, avec le Tokyo Symphony Orchestra sous la direction de Kazuoshi Akiyama).

    3- Le concerto de Berg " à la mémoire d'un Ange" sous la direction de Matthias Bammert avec le Sinfonieorchester des Südwestfunks Baden-Baden.

    4- Le concerto de Vieuxtemps n°5 avec les " I Fiamminghi " sous la direction de Rudolf Werthen en 1991 ,

    5- Le concerto de Dvorak donné dans la salle du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles avec le Tokyo Philharmonic Orchestra sous la direction de Tadaaki Otaka

    6- Le concerto de Stravinsky avec l'orchestre National de Belgique sous le bâton de Pierre Dervaux, prestation effectuée au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.

Ces six concerts constituent chacun un "moment musical" exceptionnel, joués pour la plupart d'entre-eux sur un Guarnerius del Gesu de 1741 (quel régal ! mais aussi quelle sonorité conférée à cet instrument par Yuzuko Horigome !).

J'ai par ailleurs trouvé quelques CDs qui sont pour le moins dignes d'intérêt :

Enfin, signalons qu'il existe un enregistrement du concerto de Beethoven (live) avec le Dortmund Philharmonic Orchestra sous la direction de Moshe Atzmon, CD non encore acquis faute de référence. Celui qui la connaît serait aimable de me la communiquer à l'adresse suivante : dan.tytgat@base.be)

Tous ces CD sont remarquables même si dans la hiérarchie de ma collection des prestations offertes par Yuzuko Horigome tous n'atteignent pas le même niveau que ceux déjà cités auxquels je joins les Bach et les Mozart.

Il me reste à rappeler l'existence d'un LP portant le numéro 1980 007 produit par René Gailly. Sur ce disque sont enregistrées les sonates n°1 et n°3 de Johannes Brahms avec au piano Jean-Claude Vanden Eynden (une petite merveille à porter au pinacle).

De toutes ces prestations que souligner tout particulièrement ?

La seconde partita BWV 1004 de J.S. Bach donnée lors du concert avec Pascal Sigrist au château de la Hulpe en 1989.

Ce  CD n'est malheureusement ni commercialisé ni commercialisable et c'est bien dommage pour tous les mélomanes avertis car aucune autre version n'approche de près ou de loin cette prestation extraordinaire. Si je devais me rendre sur une île déserte avec un seul CD, ce serait avec ce CD que je partirais !!

J'espère que ce témoignage aura pour effet d'inciter certains producteurs à se focaliser un peu plus sur cette artiste qui, à n'en pas douter, est très au-dessus de bien d'autres dont les noms s'inscrivent en lettres de feu sur les programmes de concerts, ou sur les CDs de nombreuses médiathèques ou de disquaires actuels.


Daniel Tytgat (dan.tytgat@base.be)


This page is written by Daniel Tytgat. Uploaded on July 12, 2000